© La Coureuse Laurence A Lavigne  

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Harricana Utra 65K, le récit

Cours Bambi. Cours Bambi.

 

Il y a de ces jours où l’on réalise nos rêves et réaliser un ultra-marathon était sur ma bucket list.

 

Après plus de 5 mois d’entraînement, le jour J est finalement arrivé.

 

Un café, un gruau et une dose de courage ont dessiné ce début de journée qui franchement fut remplie de moments où l’on se sent vivre à en pleurer.

 

Je ne suis pas la fille qui cherche les records de vitesse. Je veux finir mes courses! Je suis une Finisher. Je finis ce que je commence et je vis la vie à 100 à l’heure.

 

Le départ de cette course se fait sous un couvert nuageux et un vent frais. Je suis bien vêtue. Je suis bien dans ma tête. J’ai tout ce qu’il faut pour finir cette course.

 

Le départ est donné!

 

Run baby, run baby.

Je suis là entre deux mecs barbus et trois filles tapées. Le patellaire, la bandelette et le tendon d’Achille blessés, elles semblent toutefois voler à chaque foulée. Je me détache de ce groupe trop rapide pour moi.

 

Lors des 10 premiers KM la gestion de la course se fait bien. J’ai faim et je mange un gel.

 

Après plusieurs bains de bouette et les pieds bien mouillés, je commence à me dire que c’est particulier comme défi. Je mange quelques jujubes.

J’arrive au premier vrai ravito autour de 20K après avoir suivi une copine aussi folle que moi et je me dis que ça serait agréable d’avoir de la compagnie. Elle est déterminée et méthodique. Elle a des notes et suit son plan religieusement. Je suis aussi déterminée, mais, pas organisée. Je la perds dans la brume et la laisse filer. Elle sait où elle va avec ses super bâtons.

 

Je ne mange pas convenablement à ce ravito parce que je suis si énervée et si contente de maintenir mon rythme de croisière comme prévu. Je me dis que je mangerai plus tard…Je prends des jujubes et un morceau de chocolat.

ERREUR!

 

Tout va bien jusqu’au moment où j’ai des chaleurs, des tremblements et des sueurs froides.

 

Je m’enfarge dans une racine au sol et je tombe. Je saigne. Je panique.

 

Je panique.

 

Je suis au KM 23.

 

Je m’assois sur un tapis verdoyant de sphaignes humides. Ça sent bon. Je caresse le sol avec mes doigts. Je les enfouis alors dans ce tapis frais, je sens la terre mouillée. Mes larmes se fondent avec l’eau des plantes dans la paume de ma main.

 

Les coureurs passent et me demandent si ça va.

 

« Non. Ça ne va pas! Mais, je vais bien. » (Dans le sens que je n’ai pas besoin d’un hélicoptère pour me sortir de ce labyrinthe cérébral.)

Et là. Je vois Marianne, une fille de ma région qui s’en vient dans le sentier.

 

Marianne.

 

Descente ou montée on est fatigué

Chute libre, le goût d’abandonner.

Hypnotisées pour continuer

Tourbillon insensé, on s’est enfin trouvé

 

Je remarque son teint pâle et ses yeux fatigués.

 

Elle aussi trouve ça difficile. Ça se sent. Je le sens.

 

Elle s’assoit avec moi sur le bord de la trail.

 

On jase et je vois deux Ficellos qui dépassent de la poche avant de sa veste. Je lui dis que je pourrais continuer avec elle si elle me donnait son fromage. Je suis clairement en hypoglycémie et j’ai besoin de protéines.

 

Sans hésiter, elle me donne les deux fromages.

 

On se lève et l’on se dit, on verra bien.

 

Go on vise le ravito du 40K. Pis fuck le cut off. On va se battre jusqu’au boutte!

J’ai besoin d’elle.

Elle a besoin de moi.

 

À deux, c’est mieux.

 

À deux tout est possible.

 

On trottine et je fais des blagues aux 5 minutes.

 

« Marianne! As-tu amené un canot? On a un autre lac à traverser! » (trou de bouette ou trou d’eau).

 

« Marianne! Pancarte! » (affiche les KM restants).

 

« Marianne! Ça va? »

 

Après le fameux ravito du 40 quelque chose, elle a mal au cœur. J’ai peur. Elle ne peut pas s’arrêter rendue là! Je l’encourage. Je la fais rire. Je lui parle de mes multiples pipis et que je dois faire pipi au deux minutes quand je suis stressée. Elle prend une pause de course à chaque pipi, donc ça lui fait du bien.

 

Je passe mon temps à crier son nom. « MA-RI-ANNE! »

 

Elle me répond toujours. Elle ne lâche pas le morceau.

 

Au ravito machin chouette avant la montagne Noire j’pense (j’ai perdu toute notion de temps, espace, distance). Je dis à Marianne : « Prends du coke! Tu vas roter! Tu vas aller mieux! »

Les bénévoles aussi l’encouragent à essayer le Coke.

 

Elle y va. Elle boit du Coke. Elle change de couleur. Elle passe du vert au rose.

 

C’est mieux.

 

Je bouffe du bouillon de poulet encore et encore. Le goût du sel en liquide fait chavirer mes papilles. Je me bourre de fromage, de lait de soya, de chips, d’oranges. Pis je finis avec 2 Cokes.

 

J’ai le feu au cul pis j’ai mal partout. Je découvre alors que je peux marcher aussi vite que Marianne court.

 

Je marche vite au point où que je me dis que je marche plus vite que je cours.

 

La belle montagne Noire. C’est comme un pitch qui finit plus. Une montée perpétuelle. C’est magnifique.

 

Montagne noire

On s’est prise dans ta mâchoire

On s’est prise dans ton entonnoir

 

Mes tendons d’Achille vont péter. Je suis certaine que les pieds vont me lâcher. Faque je monte sur le côté comme on fait en ski. Ça va mieux comme ça. J’aurais aimé avoir des bâtons là!

La lumière tombe tranquillement au bout de nos pieds

À la poursuite d’un objectif insensé

À défier la nature avec nos souliers

Le soleil sera bientôt couché

Le dernier ravito est enfin là et il nous resterait seulement 7.5K avant l’arrivée. Marianne et moi avons espoir, le sourire est là.

 

Nous textons respectivement nos familles pour les avertir de notre position.

 

On repart avec les chaleureux encouragements des bénévoles. La grande descente vertigineuse commence.

 

Courir les yeux fermés et les poumons ouverts.

Respirer ta pureté brûlante,

Les mains engourdies par ce calvaire

Et les pieds écorchés par cette dernière descente.

 

Je crie à Marianne : « Pancarte! »

 

Elle répond : « On est à 6 ou 7? »

 

Je rétorque : « Fuck non. C’est écrit 8 sacrament! »

 

Le fermeur de trail crie « Ils nous ont menti! » le tout avec un rire moqueur.

 

Je fais à semblant de brailler ma vie et subitement je ris très fort en ajoutant : « Ben on arrive! On est dans les chiffres simples! Ah pis j’ai envie de pipi. »

 

Le fermeur de trail me dit que là c’est mon dernier pipi avant l’arrivée. Je lui promets de faire mon possible afin de ne pas faire pipi dans mes bobettes.

 

On a vraiment mal partout et enfin je vois la lumière au bout du tunnel. Je commence à entendre la musique sur le site.

 

Plusieurs trous de bouette plus tard, je sens que la fin approche.

 

Nous sommes fébriles et enfin, j’entends les loups de Plessisville hurler dans la nuit.

 

L’arche est là au bout de la petite côte.

 

Les Loups viennent nous voir, j’ai envie de pleurer de joie.

Je suis à 100 mètres d’avoir complété un ultra-marathon.

 

J’entends les cris de la foule, la musique soulignant notre triomphe et je vois les stroboscopes qui illuminent le ciel.

 

Mon corps me propulse à l’arche, j’ai encore des forces pour arriver en courant.

Ah pis ne me dites pas: "T'es une machine!''

Je suis forte. Oui.

 

Je suis une ultra-marathonienne. Yé!

Je suis aussi une humaine qui a réalisé un rêve.

 

La machine, elle,  n’a pas de rêve.

 

La machine n’a pas mal et une machine ne vit pas ses magnifiques sentiments d’accomplissement.

 

Je ne suis pas une machine, je suis une femme qui aime courir.